Nous avons appris avec une très grande tristesse la disparition le 17 juillet 2014 de notre collègue et ami Johannes Fehr.
Il était né en 1957 à Erlenbach (ZH) et avait acquis une formation très complète à Zurich et Paris en langue et littérature allemande, littérature française, anthropologie et psychologie.
Son doctorat, 1987, (Das Unbewusste und die Struktur der Sprache. Studien zu Freuds frühen Schriften) concernait le langage dans les premiers écrits de Freud. Dix ans plus tard (1997), son habilitation proposait une édition des manuscrits saussuriens dont l’introduction et les commentaires, précis, d’une exemplaire probité, ont constitué un véritable ouvrage de référence jusqu’ à aujourd’hui.
Saussurien de premier ordre, Johannes Fehr fréquentait assidument dans ces années là le Groupe de Recherche en Histoire de la Linguistique créé par C. Normand à la fin des années 70. Il a longtemps appartenu ensuite à l’UMR 7597 et travaillait dans le programme « structuralisme » du laboratoire. Plusieurs publications (LINX, Langages, Histoire Epistémologie Langage, Cahiers F. de Saussure, SEmiotiques), dans les années 90 et 2000 témoignent de cet investissement dans l’histoire de la linguistique et de la sémiologie contemporaine.
Sans jamais rompre les contacts ni changer vraiment de centres d’intérêt, Johannes Fehr a ensuite à la fois infléchi et élargi ses domaines de recherches.
De retour à Zurich où il a obtenu son habilitation, Johannes Fehr a été Professeur titulaire de philosophie du langage à la Faculté de philosophie de Zurich ; il a été ensuite étroitement impliqué dans la fondation du Collegium Helveticum (1997) dont il est devenu titulaire d’une chaire, chargé des arts de des littératures, puis, de 2004 à 2011, coordinateur du domaine des humanités, des sciences sociales et des « cultural studies ». Il a enfin fondé et animé depuis 2005 le « Ludwig Fleck Zentrum » dédié à cet historien des sciences mal connu en France.
Cet itinéraire institutionnel reflète bien une tournure d’esprit, « un style » exemplaire : spécialiste rigoureux, philologue probe, homme d’institution quand il le fallait, Johannes appliquait en même temps à ses objets d’étude et à ses entreprises une attention ouverte qui le conduisait à souligner et explorer des relations, des rapports, des mises en perspectives qui en renouvelaient l’approche en profondeur, loin des stéréotypes, des modes, des opportunités et des académismes.
C’était là la vocation (trans-disciplinaire) même du Collegium Helveticum de Zurich. Mais c’était là également un trait intellectuel qui poussait Johannes à ne jamais se satisfaire de ce qui semblait acquis. Sa contribution au renouvellement des études saussuriennes, ne tient pas simplement, par exemple, à la découverte de manuscrits nouveaux, mais au talent mis en œuvre pour découvrir dans ces manuscrits des enjeux inédits ; en particulier le rapport de la construction saussurienne à un statut du langage en mutation à la charnière du siècle : le langage à « l’ère de sa reproductibilité technique».
A l’approche du centième anniversaire de la parution du Cours de linguistique générale, mais aussi bien au-delà, nous regretterons la présence à la fois discrète et attentive, la vigilance intellectuelle et l’originalité sans ostentation de Johannes… avec son amitié.
Christian Puech
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1997 Ferdinand de Saussure: Linguistik und Semiologie. Notizen aus dem Nachlass, Texte, Briefe und Dokumente; Gesammelt, übersetzt und eingeleitet von Johannes Fehr, Frankfurt am Main: Suhrkamp, 606 pages. [2003 neu aufgelegt als Suhrkamp Taschenbuch Wissenschaft, stw 1650].
2 000 Saussure entre linguistique et sémiologie, traduit de l'allemand par Pierre Caussat, Paris: Presses Universitaires de France, collection Sciences, modernités, philosophies [Erstausgabe der Habilitationsschrift], 286 pages.
On trouve une bibliographie des travaux de Johannes à l’adresse suivante sur le site du L. Fleck Zentrum :
http://www.fleckzentrum.ethz.ch/fileadmin/user_upload/lfz_people/13_fehr_publ.pdf